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Mais pourquoi toutes les puces, ou presque, viennent de Taïwan ?
information fournie par Zonebourse 01/06/2026 à 21:32

Une seule entreprise, sur une île à peine plus grande que la Belgique, grave la majorité des cerveaux du monde numérique. Une domination que personne n'arrive vraiment à briser.

TSMC fabrique aujourd'hui près de 70% des puces produites sous contrat dans le monde. Sur les puces les plus avancées, sa part grimpe autour de 90%. Ce sont elles qui font tourner l'intelligence artificielle, les iPhone, les cartes graphiques de pointe et une partie croissante des infrastructures numériques mondiales. C'est l'une des concentrations industrielles les plus spectaculaires de l'histoire moderne. Comment Taïwan en est-elle arrivée là ?

Le titre dit "ou presque", et le presque compte. Fabriquer une puce mobilise l'une des chaînes de valeur les plus mondialisées qui soient, répartie en trois grands métiers. La conception, d'abord : ce sont surtout des sociétés américaines sans usine, dites fabless, qui en dessinent le plan. Nvidia, Apple, Qualcomm et AMD en sont. La fabrication, ensuite : graver ce plan sur une galette de silicium est le métier de la fonderie, et c'est là que Taïwan règne. Les équipements, enfin : la machine la plus critique, celle qui permet de graver les motifs les plus fins, n'est produite que par un seul groupe au monde, le néerlandais ASML.

La mainmise de TSMC est moindre sur certains pans du secteur, comme les puces mémoire, les composants analogiques, les capteurs ou les microcontrôleurs. Mais pour les puces logiques les plus avancées, la formule résume bien la situation : le cerveau est souvent américain, la main taïwanaise et l'outil européen. Et c'est la main qui forme aujourd'hui le goulet le plus spectaculaire.

Le schisme de 1987

Jusque dans les années 1980, concevoir et fabriquer les puces allaient de pair. Une formule attribuée au fondateur d'AMD résumait l'état d'esprit du secteur : "les vrais hommes ont des usines". Morris Chang va renverser ce dogme. Cet ingénieur formé au MIT et à Stanford fonde TSMC en 1987 avec une idée simple, mais révolutionnaire : créer une fonderie pure, qui fabriquerait uniquement les puces des autres sans jamais vendre les siennes.

Le choix est audacieux, mais visionnaire. Il rassure d'abord les clients : une fonderie qui ne leur fera jamais concurrence a moins de raisons de piller leur propriété intellectuelle. Nvidia, Apple ou Qualcomm peuvent donc lui confier leurs plans sans craindre de nourrir un futur rival. Il fait ensuite naître une industrie : en supprimant l'obligation de posséder une usine à plusieurs milliards de dollars, le modèle ouvre la voie à des centaines de concepteurs de puces. Taïwan venait de transformer sa faiblesse en arme.

Quatre décennies de domination reposent sur des barrières qui se renforcent les unes les autres. Le capital, d'abord : une usine de pointe coûte plus de 20 milliards de dollars, nécessite des procédés de haute précision et vieillit en quelques années. Le savoir-faire, ensuite : le rendement de fabrication ne s'améliore qu'au prix d'années de répétitions, et ne s'achète pas sur étagère. L'écosystème, aussi : autour du parc de Hsinchu se concentrent fournisseurs, laboratoires et dizaines de milliers d'ingénieurs spécialisés. La confiance, enfin : parce qu'il ne concurrence personne et tient ses délais, TSMC capte les commandes des années à l'avance, finance sa recherche et creuse son avance. Samsung, Intel et les autres rivaux restent pour l'heure très loin derrière sur la fonderie de pointe.

Le monopole derrière le monopole

Pourquoi des centaines de milliards ne suffisent-elles pas à recopier cette industrie ? Parce qu'un cran plus haut se cache un autre monopole. Graver les motifs les plus fins exige la lithographie dite EUV, et une seule entreprise au monde sait construire ces machines : ASML. Chacune pèse plusieurs dizaines de tonnes, coûte jusqu'à 400 millions de dollars et résulte de trente ans de recherche. Le groupe détient 100% du marché de l'EUV. C'est la stratégie des pelles et des pioches : que Nvidia, AMD ou un autre gagne la course à l'IA, leurs puces les plus avancées passeront par ASML et par TSMC.

L'essentiel de la production mondiale de pointe se trouve ainsi physiquement à Taïwan, ce qui rend l'île indispensable à l'économie mondiale. Les Taïwanais parlent d'un "bouclier de silicium" : aucune grande puissance ne peut laisser l'île sombrer sans mettre en danger sa propre industrie. Or Pékin revendique ce territoire, ce qui fait peser une menace très concrète sur l'approvisionnement mondial.

Pour mesurer ce qui serait en jeu, un précédent suffit. La pénurie de semi-conducteurs de 2021 n'a duré que quelques mois et touchait surtout des composants moins avancés. Elle aurait pourtant coûté environ 1% du PIB américain, soit près de 240 milliards de dollars. Une rupture durable des puces les plus avancées serait d'un tout autre ordre.

Une combinaison qualité / coûts imbattable

Le débat sur une réappropriation de la production par les pays occidentaux agite depuis longtemps les cercles du pouvoir. Depuis 2022, les Etats-Unis et l'Europe subventionnent massivement le rapatriement d'une partie de la production. TSMC s'est engagé à investir jusqu'à 165 milliards de dollars en Arizona, où une première usine produit déjà pour Apple et Nvidia.

Mais le fondateur de TSMC lui-même n'y croit guère. En 2022, dans le podcast Vying for Talent de la Brookings Institution et du CSIS, Morris Chang rappelait un fait têtu. TSMC avait ouvert une usine dans l'Oregon en 1997. Vingt-cinq ans plus tard, elle coûtait toujours environ 50% de plus qu'à Taïwan, et l'écart ne s'était jamais résorbé. La cause profonde, selon lui, tient au talent : l'Amérique a laissé filer ses ingénieurs de production vers la conception, puis vers la finance, dès les années 1980. A ses yeux, subventionner la fabrication locale à coups de dizaines de milliards relève d'un exercice coûteux et largement futile, du moins tant qu'aucune guerre n'éclate dans le détroit de Taïwan.

"Je pars du principe qu'il n'y aura pas de guerre. Franchement, s'il y avait une guerre dans le détroit de Taïwan, je pense que les Etats-Unis auraient bien d'autres soucis que les puces électroniques", soulignait alors Chang. Cette assurance a vieilli. Les semi-conducteurs commandent désormais l'intelligence artificielle, les centres de données et l'armement autonome, du drone au missile guidé. Leur interruption ne serait plus un simple dommage collatéral noyé dans un conflit plus large, mais constituerait à elle seule un choc de premier ordre. Perdre les fabs de Taïwan ajouterait un séisme économique mondial au séisme militaire : un problème dans le problème.

La dépendance ne se dissipe donc pas vraiment, malgré la multiplication des projets ailleurs dans le monde. Les technologies les plus avancées restent développées à Taïwan, tandis que les implantations étrangères héritent souvent de générations précédentes ou de capacités moins critiques. Même en 2030, la chaîne sera probablement un peu moins concentrée, mais loin d'être réellement diversifiée.

Cette situation apporte trois enseignements à l'investisseur. Primo, les fossés concurrentiels les plus solides sont cumulatifs : c'est l'empilement de barrières, et non une seule, qui rend TSMC et ASML si difficiles à rattraper. Secundo, dans une ruée comme celle de l'IA, les fournisseurs d'infrastructure captent souvent une valeur plus prévisible que les vedettes visibles de la chaîne. Tertio, la concentration est un risque autant qu'une force : dépendre d'un seul site, d'un seul équipementier ou d'une poignée de clients crée une fragilité que les rapports officiels de TSMC reconnaissent eux-mêmes.

1 commentaire

  • 01 juin 22:00

    macron disait pendant le covid on va rapatrier la fab des médocs et puce en europe,vraimment des ...ces gens là


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